Indicateurs
Série 6/7 Economie Environnement Société
Que proposer à la place du PIB, mesure de toute chose depuis sa création en 1931 ? La recherche tente d’agréger de nouvelles dimensions telles l’écologie et les inégalités, principalement au niveau local.
Céline Mouzon, le 3 juillet 2026
8 min
© Charles Monnier
A l’heure où les questions de déficit et de dette publique reviennent en force, la remise en cause de la croissance et du produit intérieur brut (PIB), son indicateur phare, peut paraître une douce rêverie. Pourtant, alors que les limites planétaires sont franchies les unes après les autres (sept sur neuf l’ont déjà été) et que les conséquences quotidiennes du dérèglement climatique sont de plus en plus manifestes (feux de forêt, inondations, canicules…), il est urgent de changer de cadre de pensée.
On ne part pas de nulle part. La critique du PIB remonte à… l’invention du PIB lui-même. Mis au point par l’économiste états-unien Simon Kuznets en 1931 pour évaluer l’ampleur des pertes dues à la Grande Dépression, le PIB mesure la valeur ajoutée marchande de tous les biens et services qui se vendent dans un pays pendant une année donnée et – depuis 1976 seulement ! – le coût de production des services non marchands fournis par les administrations publiques (enseignement, santé…). A partir du PIB, on calcule la croissance, soit l’augmentation du volume de ces productions d’une année sur l’autre.
Les limites du PIB sont liées au fait que l’indicateur est utilisé comme finalité des politiques économiques, ce qui lui confère une centralité considérable dans l’organisation de la société. On a vite fait de conclure que du PIB découle le bien-être, individuel et collectif. Or, au-delà d’un certain niveau, la corrélation n’a plus rien d’évident.
Plus précisément, les limites du PIB sont de quatre ordres1. Une limite normative, d’abord : le PIB compte positivement toute activité, du maraîchage bio à la production d’armes. Son périmètre, ensuite : par convention, la plupart des activités essentielles à la reproduction de la société (activités domestiques, engagement citoyen, associatif bénévole…) comptent pour zéro. Troisième limite : PIB et croissance sont des moyennes et sont donc indifférents aux inégalités. Enfin, c’est un indicateur de flux qui ne dit rien de l’évolution des ressources (stock ou patrimoine) dans lesquelles on puise pour assurer la croissance économique.
Les critiques resurgissent dans les années 1970, avec la publication du rapport du Club de Rome, Les limites de la croissance, qui souligne le paradoxe entre une recherche de croissance infinie dans un monde où les limites planétaires sont finies. Elles se font plus vives encore dans les années 1990, à mesure que les dégâts causés par la croissance sont de plus en plus documentés. Que proposer à la place ? Le défi est immense.
Résistance conservatrice
« Les indicateurs sont un champ de lutte car ce sont des cadres interprétatifs du monde », rappelle l’économiste Florence Jany-Catrice, professeure à l’université de Rouen et spécialiste de la question.
Les institutions internationales se mettent en branle dans les années 1990 : le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) propose un indice de développement humain (IDH). Cette approche très occidentalocentrée du développement n’est plus très en vogue aujourd’hui. Les Objectifs de développement durable (ODD) ont eu plus de succès. Tout comme l’empreinte écologique, promue par le Global Footprint Network.
La Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) défendent des indicateurs très monétarisés : épargne nette ajustée pour la première, Inclusive Wealth Index pour le deuxième. L’idée est de saisir trois dimensions (économique, écologique et humaine), pensées comme des capitaux. Chacune d’entre elles est monétarisée. Elles peuvent ensuite être agrégées. Comme les capitaux peuvent se substituer les uns aux autres, ils peuvent se compenser. Impossible donc d’appréhender la notion de limite planétaire franchie de manière irréversible. Cherchez l’erreur !
Se démarquant d’une telle approche, les Nations unies viennent de lancer un nouveau programme, « Au-delà du PIB », avec l’idée de « compter ce qui compte vraiment ». C’est bien, mais l’histoire repasse les plats : l’idée était déjà en vigueur au tournant des années 2000…
« Des forces conservatrices sont à l’œuvre. C’est pourquoi l’on se retrouve soit avec des indicateurs monétarisés type PIB verts, soit avec des batteries d’indicateurs qu’on ne sait pas faire parler », Florence Jany-Catrice, économiste
Au niveau national, la situation n’est guère plus stimulante. L’Insee propose plusieurs séries d’indicateurs alternatifs. Des indicateurs territoriaux de développement durable, sorte de territorialisation des ODD. Ce qui guide l’institut est la disponibilité des données.
« D’un certain point de vue, cela met à disposition une vaste base de données, très riche, mais c’est un peu une “foire-à-tout” », constate Florence Jany-Catrice.
L’Insee publie par ailleurs chaque année les dix indicateurs issus de la loi Sas. Voté en 2015, ce texte avait pour but d’impulser au moment des discussions budgétaires à l’automne un débat sur les effets écologiques et sociaux des politiques menées et à venir. Las ! Le texte a été vidé de sa substance : ce sont finalement dix indicateurs qui sont retenus, agrégeant des dimensions hétérogènes (taux d’emploi, dette publique et privée, espérance de vie en bonne santé, sorties précoces du système scolaire…). Cela rend difficile une vision d’ensemble.
Surtout, il n’y a aucun portage politique de cette approche. L’an dernier encore, la députée Eva Sas interpellait le gouvernement sur la question. « C’est un échec absolu », tranche Florence Jany-Catrice.
Enfin, derniers venus, depuis 2022 : des comptes nationaux augmentés, issus pour l’essentiel des propositions de la commission Sen-Stiglitz-Fitoussi dont le rapport sur les nouveaux indicateurs de richesse remonte à… 2009 ! Cette comptabilité repose sur deux piliers : des comptes distribués, qui prennent en considération les inégalités, et des comptes carbones, qui intègrent les importations de carbone, et pas seulement des émissions de gaz à effet de serre enregistrées sur le territoire.
« Cela permet d’articuler, d’un côté, la dimension économique du PIB à la dimension des inégalités et, de l’autre, la dimension économique à la dimension écologique », explique **Sébastien Roux**, qui dirige le programme à l’Insee et souligne la difficulté à produire un indicateur synthétique unique.
Bref, les résultats sont décevants. « Des forces conservatrices sont à l’œuvre, résume Florence Jany-Catrice. C’est pourquoi l’on se retrouve soit avec des indicateurs monétarisés type PIB verts, soit avec des batteries d’indicateurs qu’on ne sait pas faire parler. »
Une production locale enthousiasmante
La production d’indicateurs de richesse alternatifs est beaucoup plus dynamique et enthousiasmante au niveau territorial. L’Occitanie, les Hauts-de-France, Grenoble, la métropole de Rouen-Normandie, La Réunion… sont concernés. En 2024, l’Ademe a consacré un rapport aux indicateurs du bien-vivre et à leurs liens avec la sobriété2. Piloté par la chercheuse Fiona Ottaviani, qui a travaillé sur l’indicateur grenoblois Ibest, il synthétise dix-sept initiatives, dont sept en France (Ibest, indice de santé sociale, bonheur réunionnais brut…).
« Le bien-vivre repose essentiellement sur des pratiques compatibles avec la sobriété, notamment car des composantes clés du bien-vivre sont non matérielles », conclut-il.
L’Ademe insiste sur la nécessité de prendre en compte les interdépendances : entre social et environnemental, entre dimensions individuelles et collectives…
Le rapport de l’Ademe insiste sur la nécessité de prendre en compte non pas les politiques publiques souvent conçues en silo, mais aussi les interdépendances : entre social et environnemental, entre échelles spatiales, et entre dimensions individuelles et collectives.
Comment expliquer cette vitalité ? Pour Florence Jany-Catrice, qui a largement contribué à l’élaboration de l’indicateur de santé sociale (ISS) et du LEQI (Local Ecological Quality Index), un indicateur de qualité écologique, trois facteurs peuvent être avancés :
« Les territoires sont en première ligne face à l’effondrement climatique. Une partie des acteurs locaux travaillent en outre peu avec le PIB car la donnée est rarement disponible à cette échelle. Enfin, certains territoires sont séduits par l’idée que la résolution des crises écologiques va de pair avec celle de la question démocratique. »
Concertation avec les habitants
Dans une note pour la Fondation Jean-Jaurès parue en 20243, le chercheur Olivier Bouba-Olga propose de son côté une typologie des approches existantes, distinguant deux grandes tendances : l’une autour du bien-être objectif « permettant soit de construire des indices composites, soit des typologies de territoires » ; l’autre autour du bien-être subjectif « en interrogeant les habitants sur leur niveau individuel de bien-être ou en procédant de manière plus participative pour définir collectivement les dimensions du bien-être ».
Ces approches ne sont pas nécessairement exclusives les unes des autres. Certains indicateurs, comme l’ISS, sont synthétiques et élaborés dans le cadre d’une démarche délibérative qui s’éloigne d’une définition subjective du bien-être.
Petite illustration avec deux indicateurs. Le LEQI a été développé dans les Hauts-de-France et à la métropole de Rouen-Normandie par Florence Jany-Catrice et ses équipes en concertation avec des groupes d’habitants. Il permet d’apprécier la qualité écologique d’un territoire. Les délibérations ont conduit à définir collectivement ce qu’on entend par là. Le LEQI prend en compte une dimension écosystémique (eau, air, sol, biodiversité, climat) et une dimension anthropique (alimentation, logement, mobilité, santé, cadre de vie), et croise écologie, niveau de vie et inégalités. Il permet d’identifier les intercommunalités les plus en tension et d’alerter sur l’urgence à agir face au cumul des vulnérabilités.
L’indicateur de bien-être social territorialisé a émergé à Grenoble de la mobilisation d’acteurs de la politique de la ville
Autre exemple : l’indicateur de bien-être social territorialisé (Ibest) a émergé à Grenoble en 2002 de la mobilisation d’acteurs de la politique de la ville désireux d’apprécier les effets des politiques menées. Il a par la suite été élargi en concertation avec des groupes d’habitants et se compose de huit dimensions (accès et recours aux services publics, temps et rythme de vie, biens de subsistance…). Cela afin de dépasser la seule mesure statistique et d’intégrer l’accès effectif à certains biens, services ou espaces.
Mais, dira-t-on, trop d’indicateurs tue les indicateurs. Pourquoi ne pas privilégier un indicateur unique ? D’abord, parce qu’il est intéressant de prendre en compte la spécificité d’un territoire (montagneux, littoral, classé en politique de la ville…). Ensuite, parce que la délibération est clé pour aboutir à des indicateurs qui soient appropriables par les citoyens et donc les pouvoirs publics. Cela leur donne une assise démocratique indispensable à leur légitimité et à leur pérennité. Or, il est plus difficile de mener des délibérations à grande échelle.
Reste qu’il existe « une tension entre la singularité d’un indicateur tenant compte des spécificités d’un territoire et la puissance d’un indicateur lorsqu’il est universel », récapitule Florence Jany-Catrice. Alors, comment se repérer dans ce maquis ?
« On peut, d’abord, se demander quel a été le processus d’élaboration, autrement dit qui décide de ce qui compte, explique Florence Jany-Catrice. Ensuite, quel est le langage utilisé ? S’il est monétaire, il est évident que les irréversibilités seront peu prises en compte. Enfin, jusqu’où va leur hétérogénéité ? Qui trop embrasse mal étreint », conclut-elle.
Vous voilà parés !
Article écrit par Céline Mouzon, Journaliste
Connu / https://twitter.com/adjaile/status/1222429680327852032
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François BOCQUET a retweeté
Jérôme Carfantan @adjaile · 16h
Les pays (Canada, Finlande et Singapour) qui ont rénové leur système éducatif pour l'adapter à notre époque sont passés d'une logique de contrôle à une logique de confiance @FrancoisTaddei @SismiquePodcast via @PodcastAddict
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Transcription : ... biologique de l'évolution, même les bactéries coopèrent ... ce qui compte, c'est d'apprendre tous ensemble, apprendre un système ouvert (liste non finie) ... interroger le passé pour en conserver le pertinent et mixer pour inventer l'avenir ... la vérité pour faire des citoyens éclairés, curiosité encouragée par le système, le nourrir, développer la capacité de questionnement, de chercher, etc. Le cerveau est fait pour. apprendre de ses erreurs. L'essentiel : capacité à résoudre des problèmes, imaginaire, penser complexe hors de la boite, compétences émotionnelles et relationnelles, être accompagnés ++ Le syst fr est moins performant que ce qu'on croyait. Repenser les choses. ... La Fr n'a pas de budget r&d ni formation continue dans l'éducation !
En tant qu'adulte, que faire ? on démonte le mvt et on avance. Revenir sur les progrès et les célébrer. Festival de l'apprenant. Être un acteur. /systémique dynamique de changement ... comment accélérer ? Au CRI on a dév les savanturiers ++ questionnement scientifique, expérimenter, raconter, ... former nos décideurs à penser ainsi. Le >>débat va dans ce sens. Logique de recherche pou tous. Être fexibles. Apprendre à apprendre. /défis climat, ia robots tueurs => éthique, Empathie, Aristote le savait déjà. éthique de l'action au coeur du syst éduc. S'unir pour créer collectivement ex greta manifeste au nom de la science. Se mobiliser collectivement, citoyens engagés. Créer des lieux de coconstruction, de rencontre entre cette jeunesse, des chercheurs, comment on apprend à se parler, à créer ensemble des projets, faire face aux défis. ON a besoin de penser la coévolution des humains et des machines, des individus et des collectifs, travailler aux interfaces des disciplines qui pensent le cerveau, la machine. De l'individu apprenant à la planète apprenante. Se sent amélioriste (celui qui fait ce qu'il peut pour améliorer les choses) cf colibri : faire sa part. Prendre soin des autres et de la planète simultanément.
Livres : else emotion?? d'albrecht (philosophe a essayé de comprendre les émotions intimes /autres et /la planète a inventé mot solastalgie - la nostalgie que l'on a lorsque l'on n'est jamais parti de chez soi car l'environnement n'est plus ce qu'il était. Partir de ses émotions, être capable de les exprimer de les nommer, de passer de l'émotion individuelle à l'émotion collective et à la réflexion individuelle à la réflexion collective et idem /action. On a besoin de savoir ce qui nous touche. Cette capacité de prendre soin de soi, des autres et de la planète, il l'articule assez bien mais de manière philosophique. Travailler avec des auteurs de science fiction, manière d'explorer le monde de demain. Les plus belles histoires sont encore à écrire.) Enfin, inviter les auditeurs à écrire des sciences fictions positives car >>nbr dystopies. 1 défi : lettres persanes à l'échelle planétaire, inventer une utopie. Revenir, chercher le chemin vers elle. S'inventer des destins collectifs.
Dernier bouquin : le livre du voyage de verber : appel explicite à l'imagination ex ta maison de tes rêves. voyage intérieur espoirs, rêves, modalité + récit. Science participative de ces imaginaires
Dans un contexte marqué par de fortes tensions sociales, exprimées par le mouvement des Gilets jaunes, dont les issues restent incertaines (retombées politiques du Grand Débat National, percée de l’extrême droite dans les sondages pour les élections européennes), 17 acteurs de la société civile, rassemblant des associations environnementales, sociales, de solidarité internationale et de défense des droits de l’Homme, des organismes de recherche et des syndicats, dont la CFDT et Notre Affaire à Tous, dénoncent la montée de ce qu’ils nomment « l’inégalo-scepticisme » en France, dans un rapport paru le 14 mai.
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La doxa traditionnelle nourrit les « inégalo-sceptiques »
Nos organisations, fortes d’une expertise académique et de terrain, se saisissent de la grille de lecture des Objectifs de développement durable (ODD) pour révéler l’ampleur des inégalités en France et leur caractère multidimensionnel.
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Une Europe pour le bien-être de tous sur une planète vivante
Pour déployer les conditions d’un bien-être pour tous sur une planète vivante, tel que prôné par les ODD, on ne saurait se contenter de solutions partielles et cloisonnées. En collaboration avec la société civile, le gouvernement français finalise actuellement une feuille de route nationale pour la mise en œuvre des Objectifs de Développement Durable, qui sera présentée par Emmanuel Macron lors de la prochaine Assemblée générale des Nations unies en septembre 2019. Cette feuille de route, future stratégie de développement durable pour la France, devra proposer des réponses concrètes en matière de lutte contre les inégalités dans toutes leurs dimensions, comme ce rapport en témoigne. Coordonné par 4D et WECF France, ce document s’inscrit dans une initiative pan-européenne réunissant des rapports similaires de 25 ONG pour 15 pays de l’Union européenne, publiés en amont des élections européennes.
Accédez au résumé du rapport ici : Factsheet rapport inégalités https://www.association4d.org/wp-content/uploads/Factsheet-rapport-in%C3%A9galit%C3%A9s.pdf
Retrouvez le rapport dans son intégralité là : Rapport_Inegalites_FR_web https://www.association4d.org/wp-content/uploads/Rapport_Inegalites_FR_web_vcorrigee.pdf
Ndlr :
- la cfdt prône toujours la croissance économique sans éliminer les effets des émissions de gaz à effet de serre ?