Patrick Boucheron : «Notre situation historique n’est pas pré-révolutionnaire, mais pré-autoritaire»
A six mois d’une élection présidentielle où l’extrême droite est donnée favorite, le professeur au Collège de France analyse pour «Libération» en quoi le mouvement lycéen et social et le 17 octobre percutent la campagne et constituent une séquence inédite dans l’histoire récente de la Ve République.
Matthieu Écoiffier, Adrien Naselli•
31 Oct 2026, 05:00 UTC
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Spécialiste de l’analyse des mécanismes de pouvoir et des temporalités, l’historien Patrick Boucheron pose son regard sur cette séquence où les jeunes se sont, selon lui, «emparés de l’histoire avec agilité» pour marquer leur aspiration à la justice sociale face à un gouvernement qui ne leur a répondu, pendant un temps, que par le mépris et la surenchère sécuritaire.
Une séquence aussi marquée par l’attentat meurtrier de Trappes dont le suspect a reconnu le caractère raciste. L’historien fait un bilan sévère de la fin de règne d’Emmanuel Macron qui «aura été le président qui aura tout obscurci, dit-il. La principale victime de ces deux quinquennats, c’est la clarté politique». Il prévient enfin les gauches que la «violence émeutière» n’est émancipatrice qu’en «situation pré-révolutionnaire», or, «le fond de l’air n’est pas rouge, mais brun».
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Le mouvement social est massif : 800 000 personnes dans la rue, c’est bien plus que le gouvernement le redoutait et que les organisateurs l’espéraient. Le mot d’ordre avait été lancé dès le début du mois d’août pour protester contre la vie chère. Prévue de longue date, cette mobilisation n’a pas pris les formes qu’on attendait, au sens où elle ne fut pas une reprise du mouvement des gilets jaunes, alors qu’elle était motivée par la même angoisse vis-à-vis de la vulnérabilité des conditions d’existence et par le même désir de justice.
C’est qu’elle fut rejointe par le mouvement lycéen, qui a débuté à Mayotte, s’est développé dans le Val-de-Marne et en Seine-Saint-Denis dès la mi-septembre et a gagné Paris en se renforçant du soutien étudiant — et tout cela pour affirmer que «l’égalité ne s’arrête pas aux portes du périph» et que la solidarité, territoriale ou sociale, n’est pas un vain mot en France.
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la lumière est venue de la jeunesse
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la seule réponse fut le mépris politique et la brutalité policière
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niveau inégalé de répression, manifestant l’inefficacité et la brutalité d’une doctrine de maintien de l’ordre aberrante, mais qui est pourtant celle de la France depuis 2016 : 8 000 gardes à vue de mineurs, des atteintes répétées au droit de manifester et aux libertés publiques, et à la fin des violences, des pillages et des émeutes.
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La gauche ferait une erreur historique en ne voyant pas que ce spectacle désolant de la ruine de l’Etat de droit et de la violence dans la rue est un grand clip de campagne pour le RN
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*je crains que nous soyons plutôt aujourd’hui en situation pré-autoritaire
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élu et réélu pour faire barrage à l’extrême droite, il lui ouvre la voie par ce qu’on appelle, dans le hideux langage managérial, un «tuilage»
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Notre salut d’Emmanuel Marre est sans doute le film de notre temps
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rien n’est écrit d’avance
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l’émancipation par le savoir et la passion de l’égalité fondent, depuis 1789, le projet moderne — ce qu’on appelle, scolairement, «l’époque contemporaine»
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Greta Thunberg, cet enfant sermonnant des adultes parce qu’ils ne sont pas sérieux
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ne pas abandonner l’idée de grandeur
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Vous, qui avez dirigé une Histoire mondiale de la France, voyez-vous des points communs, malgré leurs différences de contexte entre ces mouvements de jeunesse en Inde, en Serbie, en Italie et en France ?
Cette dimension transnationale de la révolte est un démenti cinglant à tous ceux qui décrivent une jeunesse atomisée par les réseaux sociaux
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Ce qu’il faut comprendre, ce qu’il faut soutenir et admirer, c’est l’habilité technologique de ces jeunes générations. Elles trouvent les moyens subreptices de contourner, et même de décoder les forces de l’ordre, retournant la technologie contre ce qui pourrait les aliéner.
Contre l’iniquité, la ruine des services publics et l’avenir empêché, les jeunesses révoltées défendent leurs droits et affirment leur dignité. En Inde, la révolte étudiante a commencé par la dénonciation des examens truqués et du mépris de la classe politique qui les traite de «cafards». Les élites trichent avec le contrat social, et elles parlent mal de ceux qui s’en indignent. Voilà un point commun, et il touche à l’essentiel : la dégradation de la parole publique.
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En Serbie, le mouvement a commencé en novembre 2024, et à force de manifestations pacifiques, a abouti à la démission du président autocrate et pro-russe Vucic et à la victoire électorale, ce 25 octobre, d’une liste d’étudiants. Connaissez-vous ce podcast de Victoire Tuaillon : «Et parfois, on gagne» ? C’est exactement cela : des histoires encourageantes de victoires politiques construites par des collectifs qu’on accuse de naïveté, mais qui, graduellement, éprouvent leur force, leur courage et leur solidarité.
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ont vécu leur adolescence au temps du Covid-19 qui a créé les conditions d’une expérience commune du temps, une contemporanéité au sens strict. Nous avons été entre 2020 et 2022 séparés, mais séparés simultanément. Je suis persuadé que nous payons aujourd’hui le prix politique de n’avoir rien dit, ni rien fait, de cette épreuve globale.
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paradoxe : hors du jeu politique, la démocratie n’a jamais été aussi active. Un peu plus de 20 % des Françaises et des Français sont engagés dans des associations comme bénévoles. Il faut commencer par faire la cartographie de l’énergie sociale, de toutes ces initiatives citoyennes. Dès qu’on observe cette constellation d’inventivité et d’amitié, on reprend espoir. Mais dès qu’on considère l’impossibilité de leur donner une traduction politique, on désespère.
Même chose avec les deux conventions citoyennes sur le climat et sur la fin de la vie : on est émerveillé par cette fabrique d’une expertise collective par la délibération de gens qui ne sont pas experts, puis on est consterné de voir que l’on n’en a tenu aucun compte. Feindre de donner la parole à des citoyens pour travailler méthodiquement à ne pas les entendre aura été la constante de cette politique.
Vous souvenez-vous des «cahiers de doléances», rédigés par les gilets jaunes ? Ils n’ont jamais été ouverts, sinon par les algorithmes de l’IA, et dorment aujourd’hui dans des cartons rangés aux archives départementales. Là est le mausolée du macronisme.
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Dans les institutions abîmées de la Ve République, faire de la politique au niveau national est devenu si dégradant que cela décourage par avance presque toutes les bonnes volontés.
De quelles marges de manœuvre le gouvernement dispose-t-il pour répondre à cette crise, selon vous ?
Il n’a aucune marge de manœuvre parce qu’il les a détruites méthodiquement. En 2017, Emmanuel Macron avait promis de lutter contre la société de rentiers, c’est-à-dire de pénaliser la rente immobilière pour libérer le capital productif. In fine, il a rendu l’impôt régressif, et les ultra-riches qui détiennent un capital de plus de 100 millions d’euros ont vu en moins de dix ans leur capital passer de 200 à 1 000 milliards. Cet enrichissement est un séparatisme, totalement attentatoire au pacte républicain, et tout le monde le comprend très bien.
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Thomas Piketty rappelle que le niveau actuel d’endettement a été atteint trois fois dans l’histoire : en 1789, en 1920 et en 1945
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Légitimer par référendum un impôt de solidarité nationale n’est pas seulement une issue technique à la crise de la dette financière, mais une réponse politique à la dette morale qui affaiblit notre contrat social.
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Cette oligarchie des maîtres des algorithmes, qui ont décidé d’endetter le monde entier pour financier l’IA aux dépens de la transition énergétique, exerce une tyrannie globale.
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Selon la Fondation Jean-Jaurès, entre 2025 et 2040, c’est 9 000 milliards d’euros qui vont être transmis à des héritiers. Donc si on ne fait rien, dans quinze ans, ce ne sera pas la Renaissance que promettait Macron et aujourd’hui Le Pen, mais le retour de l’Ancien Régime.
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Les digues de la parole raciste ont lâché ... l’appauvrissement du discours prépare toujours le déchaînement de la haine ... Le meurtre raciste de Pengo Bossio Wangi le 23 octobre en est la sinistre conséquence
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rappeler qu’investir dans la culture, la création, l’intelligence et l’information est un fondement de la République
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les temps incertains exigeaient de nous d’être «calmes, divers et exagérément libres»
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Chloé Santoro a montré quelque chose de magnifiquement encourageant : ce qui fait l’intelligence collective, ce n’est pas le nombre, mais la diversité. C’est-à-dire qu’on n’a jamais raison quand on ne parle qu’avec des gens qui nous ressemblent.
Voilà pourquoi il faut s’ouvrir à l’altérité. En ces temps sinistres où s’imposent l’ignorance militante et l’éloge de la force, il est honteux d’accuser les sciences sociales de justifier ce qu’elles essaient de comprendre. Comprendre, ce n’est pas excuser, c’est prendre l’autre avec soi pour gagner sa propre liberté. Alors oui, je veux continuer à croire que l’histoire nous apprend à être libre, en nous rappelant les moments où nous l’avons été.
Connu / https://mastodon.top/@ZeSeb29/117540122943839872
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7 h Sébastien @ZeSeb29
"les deux conventions citoyennes sur le climat et sur la fin de la vie :
on est émerveillé par cette fabrique d’une expertise collective par la délibération de gens qui ne sont pas experts,
puis on est consterné de voir que l’on n’en a tenu aucun compte.
Feindre de donner la parole à des citoyens pour travailler méthodiquement à ne pas les entendre aura été la constante de cette politique."
#lyceens #macron #violencespolicieres
#manifestation #31octobre
- Sébastien @ZeSeb29@mastodon.top
01 nov. 2026, 08:59 - 1boost · 1favori
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