Se faire tunneliser, ou quand l'interlocuteur n'arrête plus de parler
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Le terme tunnel désigne une pratique de communication où l'interlocuteur monopolise la parole sans laisser de place à l'échange. Retour sur l'origine théâtrale de cette expression et sur son usage actuel.
Tout l'été, nous mettons à jour les mots nouveaux et ce matin, c'est tunnel. Je vais vous raconter l'histoire d'un fléau. C'est une expérience sociale commune de la condition humaine, le tunnel. Pas celui qu'on creuse, ni même au figuré, celui qu'on va traverser lors d'une période de difficulté et dont on ne voit pas la fin, non, le tunnel verbal. Vous savez, l'emprisonnement par un flot de paroles interminables, votre interlocuteur ignore tous les signaux d'alerte que vous lui lancez pour marquer une pause, changer de sujet ou tout simplement vous laisser en placer une.
L'art de la tunnelisation
Cette expérience-là, elle a un nom, se faire prendre un tunnel, se faire tunneliser et les mises en scène de ces situations de tunnel, elles pullulent sur les réseaux quand dans ce petit résumé Instagram. Se prendre un tunnel, parfois je me dis comment les gens, ils peuvent ne pas être attentifs aux signes, tête tournée vers l'extérieur, transpiration, sudation excessive. Alors il y a des profils type de tunnelisateur, le ou la collègue de bureau, les parents de l'école, et évidemment le mec ou la fille en soirée, souvent qui a bu un coup de trop. Se prendre un tunnel, ça se passe dans des situations spéciales, là où la bienveillance, la convivialité minimum fait qu'on attend de vous une écoute, c'est là que les risques de tunnelisation explosent.
Une origine théâtrale et littéraire
C'est une vieille expression qui a fait son retour et qui a évolué, à l'origine le tunnel vient de l'argot du théâtre, comme le rappelle le blog littéraire Réalité. C'est un long monologue où l'acteur peut être sujet à trop de mémoire, on va retrouver l'expression dans "Zulma l'infidèle" d'Alexandre Arnoux en 1960, "j'attaque le grand monologue de Don Carlos, le plus sacré tunnel de tous les tunnels". C'est aussi devenu progressivement un passage long et ennuyeux dans un spectacle, un ouvrage ou un discours, à sa manière, on peut dire que Fidel Castro, l'ancien dirigeant de la République de Cuba, mettait de gros tunnels aux Nations Unies en 1960, il inscrit son nom au Guinness des records avec un discours de 4 h 29 minutes.
Le tunnel, un rapport de force
Le principe du tunnel pourrait d'ailleurs être plus souvent considéré comme un travers des positions hiérarchiques dominantes ou des groupes dominants. Les travaux du sociologue Pierre Bourdieu vont dans ce sens. Finalement, lorsque l'on parle de mansplaining, cette tendance masculine à expliquer à une femme ce qu'elle a à faire, ce ne serait finalement qu'une forme de tunnel, expérimenté par la chanteuse Marguerite, qui raconte ici dans une interview pour Spotify le tunnel de conseil non sollicité qu'elle a pris dans une soirée : "J'ai quand même le souvenir d'un homme à une soirée, comme par hasard, qui je pense était un petit peu sous l'emprise de l'alcool et qui m'avait dit un truc mais lunaire de genre "il faut que tu mettes en avant ta sensualité", un truc comme ça, enfin j'étais vraiment en mode genre "non, s'il te plaît, fin du tunnel"."
Comment mettre fin au tunnel verbal ?
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Et dans une société assez solitaire et narcissique, il faut bien le dire, les tunnels peuvent venir de partout maintenant, pas simplement des positions dominantes, jusque dans les vocaux interminables envoyés par message, qui sont une forme de tunnel à distance. Pour finir, je vous laisse méditer sur cette mise en garde, attention à ne pas voir des tunnels partout, au risque de passer à côté des vertus sociales de la conversation banale.
Rédaction 12 mai 2026
... résultat d’un long travail collectif pour revisiter et actualiser un grand classique de la sociologie mondiale et pour proposer un panorama inédit des relations entre école et société, dans la France du 21e siècle.
L’ouvrage est disponible en librairie ou sur le site de l’éditeur :
– Format papier : https://editions-croquant.org/champ-social/1203-la-reproduction-au-21e-siecle-actualite-de-bourdieu-et-passeron.html
– Format numérique : https://editions-croquant.org/livres-numeriques/1204-la-reproduction-au-21e-siecle-actualite-de-bourdieu-et-passeron.html
Julien Théry reçoit le sociologue Gérard Mauger, auteur d'un livre intitulé « Avec Bourdieu. Un parcours sociologique ». Non seulement G. Mauger a travaillé avec les outils conceptuels de Pierre Bourdieu, dont il donne une synthèse critique dans cet ouvrage, mais il a cotoyé le grand sociologue pendant les vingt dernières années de sa vie, marquées par un engagement politique de plus en plus prononcé contre le néolibéralisme. Il nous livre ici son témoignage.
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sociologue français.
Il est considéré comme l'un des sociologues les plus importants de la seconde moitié du XXe siècle. Par ailleurs, du fait de son engagement public, il est devenu, dans les dernières années de sa vie, l’un des acteurs principaux de la vie intellectuelle française. Sa pensée a exercé une influence considérable dans les sciences humaines et sociales1, en particulier sur la sociologie française d’après-guerre. Sociologie du dévoilement, elle a fait l’objet de nombreuses critiques, qui lui reprochent en particulier une vision déterministe du social dont il se défendait.
Son œuvre sociologique est dominée par une analyse des mécanismes de reproduction des hiérarchies sociales. Bourdieu insiste sur l’importance des facteurs culturels et symboliques dans cette reproduction et critique le primat donné aux facteurs économiques dans les conceptions marxistes. Il entend souligner que la capacité des agents en position de domination à imposer leurs productions culturelles et symboliques joue un rôle essentiel dans la reproduction des rapports sociaux de domination. Ce que Pierre Bourdieu nomme la violence symbolique, qu’il définit comme la capacité à faire méconnaître l’arbitraire de ces productions symboliques, et donc à les faire admettre comme légitimes, est d’une importance majeure dans son analyse sociologique.
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la différenciation des activités sociales a conduit à la constitution de sous-espaces sociaux, comme le champ artistique ou le champ politique, spécialisés dans l’accomplissement d’une activité sociale donnée. Ces champs sont dotés d’une autonomie relative envers la société prise dans son ensemble. Ils sont hiérarchisés et leur dynamique provient des luttes de compétition que se livrent les agents sociaux pour y occuper les positions dominantes. Ainsi, comme les analystes marxistes, Pierre Bourdieu insiste sur l’importance de la lutte et du conflit dans le fonctionnement d’une société. Mais pour lui, ces conflits s’opèrent avant tout dans les différents champs sociaux. Ils trouvent leur origine dans leurs hiérarchies respectives, et sont fondés sur l’opposition entre agents dominants et agents dominés. Pour Bourdieu, les conflits ne se réduisent donc pas aux conflits entre classes sociales sur lesquels se centre l’analyse marxiste.
Pierre Bourdieu a également développé une théorie de l'action, autour du concept d’habitus, qui a exercé une grande influence dans les sciences sociales. Cette théorie cherche à montrer que les agents sociaux développent des stratégies, fondées sur un petit nombre de dispositions acquises par socialisation qui, bien qu'inconscientes, sont adaptées aux nécessités du monde social. L’œuvre de Bourdieu est ainsi ordonnée autour de quelques concepts recteurs : habitus comme principe d’action des agents, champ comme espace de compétition sociale fondamental et violence symbolique comme mécanisme premier d’imposition des rapports de domination. Bourdieu a désigné son approche des structures sociales dans leur dimension de constitution et de transformation sous le terme de structuralisme génétique (ou constructiviste).