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En allant puiser dans les réserves stratégiques de diesel, Matignon mise sur une baisse du prix à la pompe de 12 à 18 centimes le litre. Mais cette mesure ne règle pas le problème structurel de notre dépendance à ce carburant.
Justin Delépine, le 14 octobre 2026
6 min
Un chauffeur de poids lourd fait le plein de gazole, à Rennes. Depuis l'été, le seuil symbolique des deux euros le litre de diesel a largement été dépassé. © KERMALO / REA
Jusqu’à récemment, le seuil symbolique du litre de carburant à deux euros constituait une sorte de plafond. Mais depuis la fin de l’été, la moyenne nationale hebdomadaire a tutoyé les 2,5 euros et certaines stations se sont approchées des 3 euros le litre.
Cette crise énergétique est évidemment la conséquence de la guerre au Moyen-Orient, mais pas seulement. Car cette hausse du prix à la pompe payée par l’automobiliste français concerne spécifiquement un carburant : le diesel.
Depuis le début des bombardements israélo-américains en Iran, le cours du diesel a en effet enregistré une trajectoire légèrement différente de celle de l’essence qui sont deux produits raffinés du pétrole brut.
Le prix hors taxe du diesel a progressé de près de 80 % en France quand celui de l’essence augmentait « seulement » de 55 %. Le prix du baril d’or noir, qui a connu une inflation d’environ 60 % par rapport à début février, est la principale explication au renchérissement du coût du diesel, mais il y en a d’autres.
Le diesel a plus augmenté que l'essence et que le baril de pétrole
Evolution du prix hors taxe du diesel et du super sans plomb 95 en France, et du baril de Brent, en base 100 (semaine du 20 février 2026)
Source : Reuters et DGEC
© Alternatives Economiques
Le diesel résiste
Le sujet est loin d’être anecdotique puisque ce carburant est largement majoritaire en France. Certes, la part du diesel dans la consommation hexagonale de carburant ne cesse de diminuer depuis 2014 mais elle représentait encore 67 % en 2025 !
Et plus de dix ans après le « dieselgate » qui a frappé Volkswagen au premier chef, la sortie du diesel en France est bien longue. Les voitures roulant à l’essence sont devenues, pour la première fois en 2026, plus nombreuses que celles au gazole (l’autre nom du diesel), ces dernières pesant encore 46 % du parc automobile français. Mais surtout, le diesel est le carburant de l’économie.
« Le gazole reste essentiel au transport de marchandises, aux livraisons, aux autocars, à l’agriculture et aux chantiers », résume l’économiste Patrice Geoffron, directeur du Centre de géopolitique de l’énergie et des matières premières (CGEMP).
Cette motorisation représente 91 % des 6 millions d’utilitaires légers en circulation, 92 % des autocars, 96 % des poids lourds, etc. Auquel il faudrait ajouter l’utilisation du gazole non routier pour les engins de chantier, les tracteurs forestiers ou encore les bateaux de plaisance.
Le diesel reste le carburant dominant
Evolution de la consommation de carburants routiers en France, en Mtep
Source : SDES
© Alternatives Economiques
Ce carburant continue d’ailleurs d’être légèrement moins taxé que l’essence : 8 centimes de moins. Historiquement encouragée par les pouvoirs publics, la fiscalité avantageuse du diesel a été largement réduite et devait s’aligner sur l’essence, mais à la suite du mouvement des gilets jaunes, ce rattrapage a été gelé.
Attaques sur les raffineries russes
Mais alors pourquoi le prix de ce carburant s’est-il envolé ? Au premier choc de la guerre au Moyen-Orient s’en est ajouté un second : les frappes ukrainiennes sur les raffineries russes. L’armée ukrainienne arrive à toucher en profondeur le territoire russe et cible les infrastructures pétrolières.
La production de diesel russe a ainsi chuté d’environ 30 % par rapport au niveau de 2025, selon l’Agence internationale de l’énergie. Moscou, troisième exportateur mondial de produits raffinés, a interdit l’exportation de diesel à partir du 8 juillet. Quant aux volumes de carburant exportés depuis le Golfe, ils ont également chuté pour des raisons de blocage de routes ou des destructions de raffineries. Résultat, les exportations mondiales se sont réduites d’environ 10 % par rapport à 2025.
Une baisse de l’offre qui fait grimper les prix.
Mais si la France ou l’Europe sont si touchées, c’est que le continent est dépendant de ce carburant. L’Hexagone raffine l’équivalent de sa consommation d’essence mais que la moitié de celle du diesel.
« Il existe un déséquilibre structurel en Europe entre sa production et sa consommation de carburants : elle produit notamment davantage d’essence qu’elle n’en consomme, mais doit importer du diesel pour satisfaire sa demande, résume Valérie Mignon, économiste à l’université Paris Nanterre. La France a ainsi importé plus de la moitié du gazole consommé en 2025, cette dépendance rend les prix français particulièrement sensibles aux tensions internationales. »
Le raffinage a lui aussi fait les frais de la désindustrialisation française, et l’Hexagone ne compte aujourd’hui plus que six raffineries contre 24 dans les années 1970.
« On paie aujourd’hui cette réduction générale du raffinage, ce sont des choix d’entreprises privées qui ont estimé que ces activités n’étaient plus rentables en Europe », regrette Bastien Gebel, responsable décarbonation de l’industrie automobile au sein de l’ONG Transport & Environment.
L’Europe est aujourd’hui d’autant plus fragilisée qu’elle se fournissait massivement en diesel auprès de la Russie. Depuis 2023 et l’embargo sur les produits pétroliers russes, le Vieux Continent n’importe donc plus directement de diesel russe, alors que Moscou était à l’origine d’environ la moitié de ses importations.
Des sanctions internationales dont vient, de son côté, de s’affranchir allégrement Donald Trump en signant le 9 octobre un accord avec Vladimir Poutine pour se fournir en diesel russe.
Conséquence de toutes ces secousses géopolitiques, la part des Etats-Unis, du Moyen-Orient et de certains pays asiatiques dans l’approvisionnement en diesel européen a largement progressé.
« La crise actuelle perturbe les approvisionnements en provenance du Moyen-Orient et les Etats-Unis jouent donc un rôle croissant dans l’approvisionnement européen », synthétise Valérie Mignon.
Marge des raffineurs
Le fait que le prix du diesel augmente plus fortement que celui du pétrole fait aussi mécaniquement les affaires des raffineurs. Dit autrement, le renchérissement à la pompe s’explique par la hausse des marges des raffineurs.
« L’écart de prix entre le gazole raffiné et le brut s’est fortement accru et contribue à la hausse à la pompe, confirme Patrice Geoffron. Par exemple, la BCE estimait la composante “coûts et marges de raffinage” à 35 centimes par litre de diesel dans la zone euro durant les trois premières semaines de juillet 2026, contre 10 centimes en février. »
« Sur les près de 70 centimes de hausse du prix du diesel, enregistrés fin septembre par rapport à début février, 26 centimes proviennent d’une augmentation de la marge des raffineurs et distributeurs », abonde Bastien Gebel de T&E.
Toute la question est ensuite de déterminer où se situe géographiquement cette marge et s’il est possible de la taxer. La France dépendant de l’étranger pour la moitié de son approvisionnement, celle-ci se trouve en partie en dehors du continent, donc difficilement accessible. Mais l’autre moitié l’est bien plus.
« Une part significative des marges supplémentaires réalisées sur le raffinage est localisée en Europe et peut donc faire l’objet d’une taxation de ces superprofits », plaide Bastien Gebel.
Dans le cas de la France, quatre entreprises contrôlent les raffineries : North Atlantic, Rhône Energies, Petroineos et TotalEnergies. La place de cette dernière est de premier ordre puisque le géant pétrolier contrôle 50 % des capacités du territoire. Le dirigeant de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, a d’ailleurs confirmé fin septembre la forte lucrativité du secteur et déclaré que les raffineries européennes du groupe « sont comme des mines d’or, cette année ».
Le géant français s’est par ailleurs engagé à baisser de 10 centimes le litre de diesel, du 1er novembre au 31 janvier 2027, dans ses 3 300 stations service. Cette décision fait suite à celle de Matignon qui a annoncé lundi 12 octobre libérer 10 millions de barils de gazole issus des réserves stratégiques. Selon le Premier ministre, cette mesure devrait faire mécaniquement baisser le prix à la pompe de 12 à 18 centimes par litre de diesel. De quoi apaiser momentanément les rouleurs, mais pas régler un problème structurel de dépendance à ce carburant.
Article écrit par Justin Delépine, Journaliste
Grand entretien Social Travail Société
Des salariés qui doutent de tenir jusqu'à la retraite, une perte de sens largement ressentie, des jeunes désabusés… Selon la sociologue Dominique Méda, il faut redonner la parole et du pouvoir à celles et ceux qui travaillent.
Naïri Nahapétian, Catherine André, le 10 octobre 2026
12 min
Entretien avec Dominique Méda
Professeure de sociologie à l'université Paris Dauphine-PSL, présidente de l'Institut Veblen
Dans les manifestations lycéennes, qui agrègent désormais étudiants et parents inquiets pour l’avenir de leurs enfants, nombreux sont les jeunes à se révolter contre la pénurie de moyens qui leur sont accordés et, au-delà, à redouter les difficultés qu’ils auront pour s’insérer sur le marché du travail.
La sociologue Dominique Méda qui publie un nouvel ouvrage avec l’économiste Eric Heyer et le juriste Pascal Lokiec – « Les caisses sont vides » Le grand malentendu, à paraître le 14 octobre 2026 chez Flammarion – rappelle pourtant que les milliards existent et qu’une série de réformes pourraient permettre de réinvestir efficacement cet argent dans les services publics, la transition écologique ou encore l’intelligence artificielle, qui percute au premier chef les emplois des jeunes mais aussi des moins jeunes.
C’est d’ailleurs à la spécialiste du travail, qui a également écrit cette année Le travail. Pourquoi travaillons-nous (Autrement, 2026), que nous avons choisi de poser nos questions. Philosophe et économiste, Dominique Méda nous fait voyager dans l’histoire de ce concept, depuis Aristote jusqu’à Marx en passant par Adam Smith. Et jusqu’aux mutations contemporaines de cette activité centrale dans nos sociétés. Elle passe en revue la dégradation des conditions de travail, et fait des propositions concrètes pour y répondre, ce qui passe notamment par la nécessité de démocratiser l’entreprise.
A quel point les conditions de travail se sont-elles dégradées ces dernières années, et pourquoi ?
Dominique Méda : Si l’on suit les analyses de la Dares, qui tient la chronique régulière des conditions de travail depuis 1978 grâce à son enquête « Conditions de travail »1, la dégradation n’est pas récente. Elle commence à la fin des années 1980, marque une pause entre 1998 et 2005 puis reprend. En 2019, 37 % des salariés déclaraient ne pas se sentir capables de faire le même travail jusqu’à la retraite. C’est énorme, d’autant que ce chiffre concerne aussi bien les employés et les ouvriers (39 %) que les cadres (32 %).
Les explications sont multiples : accentuation de la compétition internationale qui pèse sur les entreprises et donc sur leurs salariés ; diffusion très rapide des nouvelles technologies qui accélèrent le rythme de travail ; management par les chiffres qui prend des proportions folles – qu’il s’agisse du secteur privé ou public… La Dares vient tout juste de publier les résultats de la vague 2023 de l’enquête : même si l’intensité du travail a baissé, ce sont désormais 41 % des salariés qui disent ne pas se sentir capables de tenir dans leur travail jusqu’à la retraite…
Pourquoi le sentiment de la perte de sens, de plus en plus exprimé par les salariés, n’est-il pas considéré ?
D’abord parce que le caractère dégradé des conditions de travail fait l’objet d’un immense déni en France, où il existe un véritable mal-être au travail pour de nombreuses personnes. Une large partie des responsables politiques et économiques le nient en prétextant notamment que les Français sont des râleurs, ne sont jamais contents et que c’est cela qui transparaît à travers ces résultats.
Nous pouvons leur rappeler que la France est aussi la championne des accidents mortels et non mortels, notamment chez les jeunes, et que cela, c’est objectif ! Ensuite, les dirigeants d’entreprise expliquent que leurs marges de manœuvre sont limitées, que la concurrence est forte, etc.
Jusqu’à il y a peu, de surcroît, le taux de chômage était tellement élevé que les conditions de travail n’étaient en aucune manière la priorité. La (trop légère) diminution du chômage a permis de remettre le projecteur sur les conditions de travail. Il se pourrait que les changements démographiques y contribuent également, dans la mesure où, avec le départ à la retraite des générations nombreuses du baby-boom, ils vont entraîner des pénuries de main-d’œuvre.
La France est un pays où la hiérarchie est partout extrêmement pesante. Notre système scolaire est très hiérarchisé, notre organisation politique aussi
Dans votre livre, vous montrez que les jeunes Français figurent parmi les plus insatisfaits de leurs emplois – seuls les Hongrois et les Polonais le sont davantage. Comment l’expliquer ?
L’insatisfaction des jeunes envers leur travail est en effet très élevée en France. Le cœur de l’explication réside dans le caractère extrêmement hiérarchique de l’entreprise en France, un pays où la hiérarchie est partout extrêmement pesante. Notre système scolaire est très hiérarchisé, notre organisation politique aussi. A plusieurs reprises, on a essayé de réformer l’entreprise : je pense au rapport Bloch-Lainé en 1963, dans lequel l’auteur écrit : « Il est clair aujourd’hui que les salariés ne peuvent se contenter d’être de simples apporteurs de travail (…) ; que la prospérité des entreprises, comme celle de la nation, leur importe et leur est due, autant qu’aux apporteurs de capitaux. »
Le rapport proposait que les salariés entrent au gouvernement de l’entreprise. La réaction du patronat fut immédiate et négative : la participation aux organes de direction menacerait le principe fondamental selon lequel le pouvoir dans l’entreprise découle de la propriété du capital. Même réaction à la publication du rapport Sudreau, en 1975, qui contenait environ 70 propositions destinées à démocratiser l’entreprise, renforcer les droits des salariés et moderniser la gouvernance.
Depuis, nos entreprises restent très hiérarchiques dans leur organisation. Les salariés sont moins consultés et associés aux décisions que dans les autres pays européens. Nous avons montré avec Maëlezig Bigi et Agnès Parent-Thirion, dans les résultats de l’enquête d’Eurofound de 2021, combien la France était mal placée.
Sur la question des jeunes, la Dares a apporté une réponse très claire : quel que soit leur niveau de diplôme, leurs conditions de travail sont plus mauvaises que celles des autres tranches d’âge : moins d’autonomie, plus d’insécurité socioprofessionnelle. Les jeunes se distinguent avant tout de leurs aînés du point de vue de l’exposition aux contraintes physiques : ils restent longtemps debout ou dans une autre posture pénible ou fatigante (surtout les moins de 24 ans), effectuent des déplacements à pied longs ou fréquents, portent ou déplacent des charges lourdes, effectuent des mouvements douloureux ou fatigants et subissent des secousses et des vibrations beaucoup plus fréquemment que les autres classes d’âge.
L’enquête européenne sur les conditions de travail, qui existe depuis 1991 et dont la vague 2021 concerne 71 000 actifs occupés dans 36 pays confirme que les jeunes Français supportent des conditions de travail plus difficiles que leurs voisins. Nous venons de rendre un rapport à l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (Injep2) qui tente d’expliquer pourquoi 36 % des jeunes veulent se réorienter six ans après la sortie des études.
Nous formulons trois hypothèses : les mauvaises conditions de travail ; l’insécurité socioprofessionnelle et le caractère précaire de leurs conditions d’entrée dans la vie active ; la mauvaise articulation entre un système éducatif encore très rigide et le monde du travail. Dans d’autres pays, l’articulation est meilleure, les jeunes peuvent plus expérimenter les différents métiers. Ceux qui ont engagé des démarches veulent changer de métier et évoquent d’abord une recherche de sens du travail, puis une amélioration de leurs conditions de travail, enfin la rémunération3.
Les jeunes souhaitent un travail certes bien rémunéré, mais surtout intéressant, utile, qui leur permette de mobiliser toutes leurs connaissances acquises. Or les emplois susceptibles de satisfaire ces attentes ne sont pas assez nombreux
L’augmentation du niveau de diplôme est-elle tout de même un progrès ? Et est-ce une aspiration des jeunes, ou bien est-ce que beaucoup ne veulent plus faire de longues études ?
Oui, l’augmentation du niveau général d’éducation est un énorme progrès : 53 % des 25-34 ans sont diplômés de l’enseignement supérieur. Le vrai sujet est que les jeunes, toujours mieux formés, arrivent sur le marché du travail avec des attentes immenses. Ils souhaitent un travail certes bien rémunéré, mais surtout intéressant, utile, qui leur permette de mobiliser toutes leurs connaissances acquises. Or les emplois susceptibles de satisfaire ces attentes ne sont pas assez nombreux. Alors même qu’ils arrivent chaque année avec un niveau de formation plus avancé, leur taux de chômage est trois fois plus élevé que la moyenne, leurs stages sont souvent peu ou mal payés, ils sont plus souvent en CDD…
Par ailleurs, subsiste toujours en France un mépris pour l’enseignement professionnel qui est très dommageable car, à l’évidence, une partie des jeunes aimerait un contact plus étroit et plus précoce avec la réalité du travail. On doit vraiment réfléchir à améliorer l’articulation entre monde des études et monde professionnel.
Voit-on déjà les effets de l’usage de l’IA sur l’emploi et dans le travail ?
Oui. Dans certains métiers cela est clair : les traducteurs, les assistants administratifs, les comptables, les travailleuses et travailleurs des centres d’appels, les juristes, les journalistes, sont affectés de manière plus ou moins forte. Ce sont les tâches les plus simples et standardisables qui sont d’abord prises en charge par l’IA.
On ne voit pas encore de véritables saignées dans l’emploi, mais on sait que les jeunes sont particulièrement touchés parce qu’ils commençaient souvent leur parcours professionnel par les tâches les plus simples, pour apprendre le métier (faire des synthèses, des rapports…) et que ce sont ces tâches qui sont transférées à l’IA. C’est évidemment très grave. C’est la fonction d’apprentissage qui est affectée.
L’IA va-t-elle relancer l’idée de réduire le temps de travail hebdomadaire ?
C’est ce que prétendent ses concepteurs. Ils se réjouissent du fait que l’emploi risque de subir une énorme saignée dans les années qui viennent, en particulier dans les pays les plus riches, parce qu’il devient enfin possible d’imaginer un monde sans travail. Nous allons, selon eux, enfin pouvoir nous consacrer au loisir.
Elon Musk prédit la fin du travail obligatoire, Sam Altman le passage rapide aux 32 heures de travail par semaine. Tous deux suggèrent qu’un revenu universel permettra à chacun de vivre. On renoue ici – d’une manière beaucoup plus inquiétante – avec les prédictions de Keynes dans sa fameuse Lettre à nos petits-enfants, où il affirmait qu’en 2030, nos sociétés étant devenues huit fois plus riches, il serait possible de ne plus travailler du tout ou seulement trois heures par jour.
Je ne crois pas un seul instant au scénario développé par Musk et Altman. D’abord, je ne crois pas que l’IA remplacera tous les emplois. La société se sera révoltée bien avant que cela ne se produise – si cela devait se produire. Ensuite, peut-on souhaiter être gratifiés d’un revenu universel qui nous permettrait d’acheter les biens et services produits au moyen de l’IA sans travailler ? Il est certain que, calculé et distribué par les quelques grandes entreprises propriétaires des dispositifs d’IA, le montant de ce revenu serait très faible. Et que les manifestations réclamant son augmentation seraient vite réprimées.
Mais que faire face au danger que représente l’IA pour l’emploi ?
Je suggère – et j’ai vu que Bernie Sanders soutenait cette même idée – d’encadrer l’usage de l’IA, mais aussi et surtout de ne pas laisser la main à ceux qui détiennent les entreprises fournisseuses d’IA. Il faut au minimum donner du pouvoir aux salariés dans le cadre d’une démocratisation générale de l’économie. Mais aussi, dans ce cas précis, permettre aux pouvoirs publics d’exercer un très fort contrôle, voire de prendre le contrôle de ces entreprises. Les enjeux sont trop importants.
Si nous voulons engager nos sociétés dans la reconversion écologique – ce qui est absolument urgent – nous aurons besoin de plus de travail humain
Pensez-vous toujours qu’il faut réduire la place du travail dans nos vies et accroître celle de l’espace public ?
J’ai un peu changé sur ce point depuis plusieurs années. D’abord, malheureusement, on a pu constater que la réduction de la place du travail n’entraîne pas automatiquement un surcroît d’investissement dans la vie politique et citoyenne. Je le regrette, mais c’est ce que montrent les études. Ensuite, ce qui est clair, c’est qu’il faut tout autant développer la démocratie à l’intérieur des entreprises, des organisations de travail, qu’au-dehors.
Enfin, un des points qui me semble essentiel, est que si nous voulons engager nos sociétés dans ce que j’appelle la reconversion écologique – ce qui est absolument urgent – nous aurons besoin de plus de travail humain. Car moins de mécanisation, moins de recours à des dispositifs qui consomment de l’énergie et émettent du CO2, cela signifie plus de travail humain, plus d’huile de coude.
On doit ainsi quitter cette agriculture hypermécanisée, qui abuse des pesticides et qui, comme l’ont montré les travaux du Bureau d’analyse sociétale d’intérêt collectif (Basic4) produit des impacts négatifs que l’Etat est obligé de compenser pour un coût d’au moins 19 milliards. Il faut développer une agriculture biologique, moins mécanisée, sans pesticides, capable de proposer des produits de grande qualité gustative bons pour la santé, contrairement à la malbouffe.
Cette transformation devrait s’accompagner d’un surcroît de sens au travail, comme le rappelle Loïc Wojda dans L’émancipation paysanne. Essai de prolongement de la réflexion éthique de Pierre Rabhi (Le bord de l’eau, 2021). Cela ne signifie pas que nous devrons chacun et chacune travailler plus : il nous faudra répartir ce plus grand volume de travail sur l’ensemble de la population en âge de travailler.
Existe-t-il des modèles en Europe de relations de travail épanouisssantes, facilement transposables ?
On sait bien que rien n’est facilement transposable. Il y a des histoires, des traditions et des chemins nationaux, ce que les sociologues appellent un « sentier de dépendance » (path dependecy). Mais il y a des pays où cela va clairement mieux qu’en France : en exploitant l’enquête européenne sur les conditions de travail, Duncan Gallie et Ying Zhou5 ont montré que les organisations du travail corrélées à plus de bien-être des salariés, de moindres absences, une meilleure qualité du travail étaient concentrées dans les pays nordiques, et qu’elles constituaient des organisations dites apprenantes – c’est-à-dire laissant plus d’autonomie aux travailleurs et les consultant davantage.
Plus précisément, ces organisations de travail sont plus répandues là où la codétermination est en vigueur, c’est-à-dire là où le pouvoir est mieux partagé entre représentants de travailleurs et des actionnaires. Avec un certain nombre de collègues, nous portons donc l’idée qu’il faut donner plus de pouvoir – d’expression, de contrôle et de décision – aux représentants des salariés. C’est ce que suggère le rapport que vient de rendre la sociologue belge Isabelle Ferreras à la ministre espagnole du travail intitulé « Deux promesses à celles et ceux qui travaillent : la voix et la propriété », qui ouvre la voie à une véritable révolution.
Un grand chantier à ouvrir est celui de la valeur sociale des métiers : on ne peut pas continuer à sous-rémunérer les métiers essentiels, surtout avec le choc démographique à venir
Si l’on ne peut pas transposer un modèle, on peut tenter de s’en rapprocher. Comment repenser le travail ?
Il me semble urgent de mettre la question du travail au cœur de la campagne présidentielle qui s’ouvre. Vous allez me dire que c’est déjà le cas : le débat public n’est-il pas déjà plein de ces expressions : « La valeur travail est en crise », « Nous ne travaillons pas assez », « Les jeunes sont paresseux », « L’assistanat est un cancer » ? Mais évidemment, ce n’est pas à cela que je pense.
Il faut ouvrir le chantier des conditions de travail sans lequel on ne pourra pas avoir un débat serein sur la retraite. L’autre grand chantier à ouvrir c’est celui de la valeur sociale des métiers : on ne peut pas continuer – surtout avec le choc démographique qui va se produire – à sous-rémunérer les métiers essentiels. On doit mettre aussi cette question au centre des discussions. Il faut revoir les classifications et revaloriser les métiers, notamment ceux du lien.
Enfin, il faut redonner la parole et une partie du pouvoir à celles et ceux qui travaillent : c’est la clé de tout. Plus généralement, si nous concevions un projet de reconversion écologique capable d’entraîner les classes populaires, et que nous mettions enfin le travail au service de l’amélioration et de la réparation du monde – et pas au service de l’extraction ou de la destruction –, je suis sûre que la perception que nous en avons changerait complètement.
Propos recueillis par Naïri Nahapétian, Journaliste à Alternatives Economiques
Catherine André, Rédactrice en chef adjointe d'Alternatives Economiques