Conversation avec Cécile Alduy, spécialiste du langage politique à Stanford University, auteure de “D’abord, ils sont venus chercher les mots” (Ed. Les Arènes).
Il y a 8 heures / Philippe Moreau Chevrolet
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Ils font écho aux mots célèbres attribués au pasteur allemand Martin Niemöller, qui les aurait prononcés dans ses sermons d’après-guerre : « Quand les nazis sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste. Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates, je n’ai rien dit, je n’étais pas social-démocrate. Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste. Quand ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester. » Des mots d’autant plus tragiques qu’il parlait de lui-même, passé du soutien à Hitler, en 1933, aux camps de concentration, à partir de 1937, pour avoir voulu sauver son Église, l’Église protestante, de la mainmise nazie.
Ironie de l’histoire, l’université de Stanford, où enseigne Cécile Alduy, a une devise allemande — Die Luft der Freiheit weht, « Le vent de la liberté souffle ». Elle a été adoptée au XIXe siècle, en hommage à la liberté académique qui fonda longtemps le prestige de l’université allemande. Une liberté à laquelle Stefan Zweig a rendu un hommage si poignant dans Le Monde d’hier, écrit dans l’urgence et publié en 1942.
C’est à une autre urgence que doit faire face Cécile Alduy en 2026. Établie aux États-Unis depuis vingt ans, naturalisée américaine, elle qui travaille sur les mots — outre ses travaux académiques, elle a publié Marine Le Pen prise aux mots : décryptage du nouveau discours frontiste, Ce qu’ils disent vraiment : les politiques pris aux mots et La Langue de Zemmour — les voit littéralement **disparaître de la langue officielle américaine.
Plus de 500 au total ont été bannis de l’ensemble de la communication gouvernementale, des sites internet aux banques de données publiques, des programmes de recherche à la prévention sanitaire, dont des mots aussi banals que « femme », « handicap », « vaccin », « réchauffement climatique », « pollution », « exclusion », « haine », « genre », « égalité », « LGBT » ou « victime ».**
L’effacement des mots précède l’effacement des personnes, kidnappées en plein jour par l’ICE, mises au secret parfois pendant des mois, sans soins ni possibilité de voir un avocat. L’habeas corpus a lui aussi été escamoté. Alors que les États-Unis s’apprêtent à voter pour les midterms, les élections de mi-mandat qui renouvellent la Chambre des représentants et un tiers du Sénat, Cécile Alduy interroge l’avenir d’une démocratie qui est peut-être, elle aussi, en voie de disparaître.