Publié : 6 juin 2026 à 11 h 19 min
Auteur : aplutsoc2
Catégories: Allemagne, Chine, Contre-révolution, Europe, France, Monde, Révolution, Russie, Ukraine, Union Européenne, USA
Plan de cet article : impérialisme nord-américain, impérialisme chinois, impérialisme russe, Europe.
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Ralentissement économique, panne démographique, épuisement des infrastructures, guerre permanente rongeant tout tel un cancer, sont la toile de fond de la vie en Russie, laquelle a connu, en 2026, trois défaites, ou retournements militaires, aux conséquences profondes, dont l’un n’est pas directement lié à l’Ukraine.
Sur le front ukrainien, c’est à présent l’armée ukrainienne qui avance – pas vite, de même que la progression russe depuis 2023 était très lente. Cette avancée est différente, techniquement, du grignotage russe qui l’avait précédée : le rôle des drones et des attaques ciblées a rendu très dangereuse toute liaison terrestre entre la Crimée occupée et la Russie ou les autres zones occupées.
Deuxièmement, les bombardements de drones ukrainiens en Russie ont dévasté, depuis janvier 2026, le parc pétrochimique russe. La guerre de Trump et de Netanyahou contre l’Iran était, par les prix pétroliers et gaziers et vu la levée de fait de « sanctions » par les Etats-Unis, un cadeau de choix à Poutine. Mais les attaques ukrainiennes en ont neutralisé les effets.
Le troisième fait, plus évènementiel, concentre en lui un retournement majeur : 400 mercenaires russes de ce qui s’appelle l’Afrikakorps (antinazis, vous avez dit antinazis ?!), ont, le 26 avril dernier, évacué la ville de Kidal au Mali, laissant les Touaregs du Front de Libération de l’Azawad (FLA) s’y installer. La veille, le FLA et les djihadistes du JNIM -dont l’alliance circonstancielle ne va pas de soi- ont attaqué ensemble plusieurs villes de ce très grand pays, et liquidé le général Sadio Camara, homme clef de l’installation de la Russie au Sahel.
Ces évènements ont d’un coup cassé la légende des Russes protecteurs des pays du Sahel. Non seulement ils peuvent être battus, mais concéder des territoires aux islamistes ne les gène pas. L’onde de choc est manifeste chez les jeunes africains (les vrais, pas les bots) sur les réseaux sociaux. L’ébranlement est perceptible au Burkina (manifestations à la suite de l’arrestation de l’imam Diko). Les généraux-dictateurs tentent de compenser ce retournement par des manœuvres d’extension de l’AES, l’Alliance des Etats du Sahel, avec le rapprochement entre le Niger et le Bénin, et il est possible que l’accélération de la crise au Sénégal entre le président Faye et le premier ministre Sonko ait produit la démission de ce dernier après qu’il a esquissé un rapprochement avec l’AES, et donc avec l’impérialisme russe.
En résumé : la Russie est à la peine en Ukraine, son territoire est exposé ce qui neutralise envers elle les bénéfices des prix énergétiques mondiaux, et le glas commence à sonner pour elle en Afrique. Ces faits suffiraient à expliquer le gros coup de mou attribué à Poutine et ressenti par l’opinion publique en Russie. En revanche, ils ne permettent pas d’annoncer sans réserve un effondrement rapide du régime, car celui-ci a battu l’opposition de la jeunesse urbaine antiguerre en février-mars 2022, et surmonté la crise de son appareil militaire lors du putsch manqué de Prigojine en juin 2023.
Un mot sur l’Ukraine.
L’Ukraine a donc résisté à 12 ans de guerre, dont 4 ans de guerre totale et généralisée, ainsi qu’à la trahison de Trump.
Dans une remarquable lettre publique ( https://x.com/AmourskyCyrille/status/2062623987457462782 ) à Poutine lui proposant cessez-le-feu et discussion dans un pays tiers, Zelensky a la phrase suivante : « Nous voyons que les États-Unis concentrent actuellement toute leur attention sur la question iranienne. Il serait erroné d’attendre simplement que leur attention revienne vers la guerre en Europe. »
Traduction : l’Ukraine est en fait capable (bien obligée, d’ailleurs) de faire sans les Etats-Unis pour vous imposer la paix. En fait, une paix sans occupation ne dépend pas que de l’armée ukrainienne, mais Zelenski peut aujourd’hui se permettre d’écrire cela, alors qu’après la « scène du bureau ovale » où Trump et Vance étaient prêt à lui sauter dessus, littéralement, aucun commentateur officiel ou officieux ne donnait cher de sa peau. C’était il y a à peine plus d’un an …
Au plan militaire et diplomatique, l’Ukraine se trouve, sans avoir pu expulser l’occupant, dans une position de force et de prestige disproportionné, tout à fait originale, et peut-être momentanée mais dont certaines données sont désormais structurelles. Depuis longtemps déjà, ce ne sont plus les armées « occidentales » qui forment les militaires ukrainiens, mais les militaires ukrainiens qui forment des cadres militaires européens. Cette situation place Zelenski dans une position de plus en plus « bonapartiste » par rapport à la situation politique ukrainienne intérieure, que la soif de liberté populaire et l’expérience de l’auto-organisation ont marqué durablement, comme le montrent les récents mouvements contre la réforme du code civil, et la victoire judiciaire des syndicats récupérant leur parc bâtimentaire (d’origine soviétique). Notons au passage que le problème posé par la panthéonisation de nationalistes ukrainiens d’extrême droite (Bandera, Melnik), qui va avec l’occultation des nationalistes démocratiques et révolutionnaires comme Vinnitchenko, s’inscrit dans ce cadre.
L’illusion – qui ne menace pas les Ukrainiens eux-mêmes – serait de croire qu’ils peuvent battre seuls l’impérialisme russe. Ils le peuvent, avec et seulement avec le soutien populaire et internationaliste du monde entier - la lutte contre le campisme dans la gauche est un facteur militaire ! – et en relation avec la crise rampante, mais très profonde, du régime poutinien.
Facteurs d’une attaque russe ailleurs et fenêtre de tir.
Celui-ci est forcément conduit, dans cette situation, à envisager une fuite en avant par des attaques sur d’autres fronts. Il menace l’Arménie, vassalise la Géorgie, provoque la Moldavie, lâche des drones sur la Roumanie, tente d’instrumentaliser complétement la Biélorussie en l’impliquant dans des attaques vers l’Ukraine ou vers l’ouest, multiplie discours provocateurs et intrusions envers les pays baltes, et manœuvre ainsi jusque dans l’Arctique.
Son atout : Trump et les Etats-Unis, et la combinaison entre les extrême droites et la gauche campiste en Europe. Ainsi, une invasion de la Lettonie ne verrait sans doute aucune réaction autre que déclarative des Etats-Unis – et encore, que déclarera Trump ! ? –et une offensive « antiguerre » et « pacifiste » des extrêmes droites et de la gauche campiste en Europe.
Ce qui peut faire hésiter Poutine à envahir les pays baltes n’est donc ni l’OTAN ni l’Europe ni encore moins les Etats-Unis. Ce sont les réactions populaires, des peuples attaqués, l’aide que l’Ukraine peut leur apporter, l’éventuelle poussée pour une mobilisation polonaise, les réactions populaires ailleurs, et le fait qu’une telle initiative ne résoudrait pas la crise interne russe ni la situation militaire en Ukraine.
Mais le risque est là car la guerre permanente semble devoir être le mode de survie, voire de reproduction, du régime poutinien. Et la menace étatsunienne sur le Groenland, le Canada et le Danemark permet même d’envisager une attaque combinée. Attention, car la fenêtre de tir pourrait se refermer lors des midterms …
Europe et impérialismes européens.
L’indicible : la guerre sur deux fronts menace l’Europe.
Il résulte de ce qui précède que l’Europe est militairement menacée sur deux fronts. Il est, enfin, devenu banal de dire que les Etats-Unis n’en sont plus des « partenaires ». Dans les cabinets ministériels, les ambassades et, surtout, les états-majors, la crise sur le Groenland, qui n’est qu’ajournée et nullement réglée, a rendu explicite la possibilité de la guerre avec les Etats-Unis. L’attaque russe étant tenue pour une probabilité sur un horizon de deux à cinq ans, c’est bien le spectre de la guerre sur deux fronts qui menace l’Europe. Avec, en plus, la position chinoise telle qu’affirmée dans la déclaration conjointe imposée par Xi à Poutine !
Cette réalité demeure indicible, sinon impensable, pour beaucoup, mais les pires sont les courants politiques et militants de gauche pour qui, par un décret éternel du Saint-Esprit, l’Europe est « atlantiste » et « belliciste », et qui, au nom de « la lutte pour la paix » voire du « refus de l’union sacrée », préparent l’union sacrée avec l’impérialisme russe et, du coup, avec Trump et J.D. Vance.
Car, oui, il s’agit bien d’union sacrée : en France l’union sacrée inféodant le mouvement ouvrier au capital au nom de la guerre ou de la paix, ce fut août 14 et ce fut, aussi, juin 40 !
Impérialismes européens et défense européenne sont deux choses différentes !
Les puissances de l’Occident européen, Allemagne, Royaume-Uni, France, Italie … sont les vieilles puissances impérialistes de l’histoire mondiale. Elles sont toujours impérialistes, et leurs dépenses militaires ont pour première raison d’être non la défense nationale, mais l’entretien des taux de profit du capital par des commandes d’Etat destinées aux trusts industrialo-financiers de l’armement : en France, la commande publique garantit les profits ( https://armement.defense.gouv.fr/lindustrie-de-defense-au-service-des-ambitions-francaises-de-la-maitrise-la-superiorite ) , les exportations et les indices boursiers d’Airbus, Dassault, Thalès, Naval Group, MBDA, Arquus, ArianeGroup, et des PME qui leurs sont reliées.
En même temps, leurs gouvernements capitalistes, et à leur suite les institutions de l’UE, sont pris en étau et désemparés par la menace de la guerre sur deux fronts, et, même sans aller jusque-là, par la double menace de la Russie et de « l’éloignement » américain. Le discours sur l’éloignement américain est erroné : l’impérialisme américain, avec Trump, a tourné dans le sens de sa participation à une vassalisation de l’Europe dont l’agent militaire et étatique le plus actif serait la Russie, et dont les agences politiques sont les extrêmes droites. Les moins poutiniennes – Meloni ! – sont ramenés à l’axe Trump/Poutine par Trump.
Quand les nationalistes sont le parti des impérialismes étrangers !
Un fait caractéristique de la plus grande importance politique indique l’état de décadence des impérialismes européens. C’est la nature du chauvinisme, du nationalisme, du jingoïsme, et de la xénophobie, dans ces pays.
Tous sont anti-« immigration », avec une pointe contre les ressortissants de leurs anciennes colonies et contre les musulmans. A ce titre, il ne s’agit pas de chauvinismes expansionnistes : la « remigration » n’est pas la recolonisation, mais l’enfermement. Le nationalisme le plus tourné vers d’autres régions du monde est le français, en raison du maintien de colonies françaises appelées « outremer » et des Zones Maritimes Exclusives qui les entourent, mais ce thème en France ne mobilise par les foules, et encore moins les foules d’extrême droite qui n’ont aucune affection pour les « outremers ».
En fait, et j’en arrive là au point capital, les chauvinismes et populismes chauvins en Europe sont des chauvinismes de la décadence et du repli, ne visant pas à l’affirmation de la puissance de l’Etat concerné, ni à la (re-)constitution d’un empire colonial, ni à la conquête d’un « espace vital ». En prétendant sortir de l’« atlantisme » et de l’ « européisme », ils se dirigent tout droit vers l’inféodation à la Russie, et secondairement au maintien d’une inféodation envers les Etats-Unis alliés de la Russie. D’ores et déjà, de Tomy Robinson à Marine Le Pen, les réseaux et les financements du Kremlin sont à la source.
Ainsi, dans un congrès récent à Porto sur la « remigration », où la France était représentée par Reconquêtes (un parti pro-Moscou engagé dans la construction de l’union des droites), la vedette était Gregori Bonino, le flic milicien de Trump qui a engagé – et perdu ! – la bataille de Minneapolis. Dés que l’on investigue sur les bailleurs et les réseaux qui sous-tendent les extrêmes droites et au aussi les « rouges-bruns » et les passerelles vers la « gauche radicale » la plus campiste et « pacifiste », on trouve les réseaux du Kremlin entrelacés avec les liens MAGA, comme c’est le cas avec le masculinisme.
La décadence des impérialismes européens s’exprime donc politiquement dans le fait que les extrêmes droites et autre « droites dures » en Europe ne sont pas les forces marchantes de leur expansionnisme, mais les agents de leur inféodation à la Russie combinée à une soumission « non-atlantiste » aux Etats-Unis sous leur mode trumpiste. Ce qui est arrivé à l’extrême droite française dans l’union sacrée pétainiste en 1940, est un phénomène généralisé aujourd’hui.
L’enjeu en France, Royaume-Uni, Allemagne.
Or, la défaite d’Orban en Hongrie, et l’échec du référendum de Meloni contre l’indépendance du pouvoir judiciaire en Italie, sont certes de bons signaux, mais qui n’ont fondamentalement rien réglé, les mêmes forces profondes étant à l’œuvre à l’échelle du continent. En France avec la présidentielle du printemps 2027, au Royaume-Uni après la déroute du Labour et la percée de l’extrême droite en Angleterre et des indépendantistes en Ecosse et au Pays de Galle, début mai, en Allemagne avec la crise rampante en train de laminer le gouvernement et plusieurs scrutins dans les Länder aboutissant à celui de Rhénanie du Nord-Westphalie en avril 2027, donc dans les trois pays impérialistes clefs du continent européen, la question de l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite avec telle ou telle combinaison d’union des droites demeure entièrement ouverte.
Dans cette combinaison, la clef est être la France, en raison de la centralisation des enjeux sur l’élection présidentielle et du potentiel autoritaire du régime de la V° République. Mais n’oublions pas que les midterms aux Etats-Unis sont avant.
Les puissances européennes face aux questions militaires.
Les Macron, Merz et Starmer n’offrent pas de politique alternative réelle face à la menace Trump/Poutine. Ils ont pris conscience de l’obligation d’un tournant radical et ne sont ni capables ni véritablement désireux de l’engager. Sur le plan déclaratif, Macron bat les records en prétendant que la France entrerait dans une « économie de guerre », ce qui est totalement faux même si les « pacifistes » de droite et de gauche le prennent au mot pour adopter la posture du refus.
Quelques citations de la revue officieuse Diplomatie de mars-avril 2026 me permettront de préciser la manière dont les contradictions européennes, inextricables tant qu’il n’y a pas de gouvernements démocratiques reposant sur la volonté de défense sociale, écologique … et militaire, étouffent la réalisation des conditions d’une indispensable défense efficace à une éventuelle attaque russe combinée à une « trahison » américaine.
Tout d’abord, le plus important tournant vers la hausse du budget militaire et le renforcement de l’armée s’est produit en Allemagne, en deux temps : le discours du chancelier Scholz du 27 février 2022 annonçant un fond spécial de 100 milliards d’euros, puis l’amplification de cette politique par le chancelier Merz après que son financement par endettement a eu produit la chute de Scholz. Cette politique conduit à faire de l’Allemagne la première force conventionnelle en Europe. Mais cette perspective attise les contradictions : l’AFD est en campagne contre l’aide à l’Ukraine et se développe sur la ligne de refus de défense de tout front oriental ou baltique éventuel, et d’autre part la question du rapport à la France se trouve reposée ;
« Le nouvel effort militaire allemand a pour toile de fond une déception à l’égard de l’administration Trump, dont on connait les tropismes, et la crainte de l’unilatéralisme américain quant à la vitalité de l’OTAN. Par voie de conséquence, Friedrich Merz se prononce en faveur d’un pilier de défense européen capable de faire face à la Russie et de pallier l’incertitude des garanties de sécurité américaines (article 5 de l’OTAN). Il s’est rapidement révélé faux de croire que ce programme conduisait nécessairement au retour au premier plan du « couple franco-allemand », une expression plus française qu’allemande ; le délitement de la coopération militaro-industrielle en témoigne. Ainsi est-ce le cas du projet de SCAF (système de combat aérien du futur) et celui du MGCS (Main Ground Combat system), lancés en 2017. » (Jean-Sylvestre Mongrenier, in Diplomatie de mars-avril 2026).
De plus :
« Dans le cas d’un retrait américain de l’OTAN, théorique à ce stade, la stratégie de dissuasion nucléaire élargie des Etats-Unis disparaitrait et les armes américaines seraient rapatriées. Précisons que Washington n’a jusqu’à présent rien annoncé en ce sens : l’arsenal nucléaire déployé en Europe et sur ses contreforts (en Turquie) a même été récemment modernisé. Toujours est-il que le tour pris par la politique étrangère américaine lors du second mandat de Donald Trump ouvre le champ des possibles.
Dans un tel cas de figure, ce ne serait pas une garantie complémentaire de celle des Etats-Unis que la France et le Royaume-Uni devraient assumer mais une stratégie de dissuasion nucléaire élargie à l’échelle de l’Europe, en lieu et place de l’hégémon américain. Si nous n’en sommes pas là, les dirigeants allemands prennent au sérieux la possibilité d’un retrait des Etats-Unis. » (Ibidem).
Il est assez amusant de voir ce spécialiste dénier précautionneusement ce dont il démontre en même temps l’actualité évidente, en précisant que, bien entendu, Merz (et Macron, et les autres) en a pleinement conscience. Je vais revenir sur la question des armes nucléaires, mais relativisons au passage toute croyance dans une démarche réelle d’autonomie, qui voudrait dire indépendance envers les Etats-Unis, de cette synthèse des principales puissances européennes (sauf le Royaume-Uni qui en est sorti, mais, surtout sur ces sujets, il reste fort proche de ce qui se discute) qu’est l’Union Européenne :
« Si les budgets européens de défense ont fortement augmenté – d’environ 150 milliards d’euros par an depuis 2014-, les Etats-Unis demeurent déterminants dans les fonctions critiques de l’Alliance (renseignement, surveillance et reconnaissance, défense aérienne et antimissile intégrée, transport stratégique, ravitaillement en vol). (…)
Le plan « ReArm Europe », lancé en mars 2025, vise à créer d’ici 2030 les conditions d’une dissuasion conventionnelle crédible. Les dépenses européennes combinées pourraient dépasser 800 milliards d’euros à cet horizon, se rapprochant du niveau américain. Toutefois, la quasi-parité budgétaire ne garantit pas l’autonomie capacitaire : remplacer les capacités américaines non nucléaires assignées à l’OTAN nécessiterait près de 1000 milliards de dollars supplémentaires, selon l’International Institute of Strategic Studies, et s’inscrirait dans le temps long à savoir un horizon d’une ou deux décennies. Malgré une hausse de plus de 30% des dépenses depuis 2022, 63% des acquisitions majeures réalisées entre 2022 et 2024 l’ont été auprès d’entreprises américaines. Parallèlement, 52% des programmes d’armement sont encore menés au niveau national, contre seulement 18% dans un cadre européen. » (Estelle Hoorickx, même revue).
Cette dépendance est également technologique et informationnelle, et affecte notamment l’aviation de combat : acheter des F35 c’est se donner un fil à la patte avec Washington. La Suède, et surtout la France, sont sans doute les Etats qui y échappent le plus, avec concernant la France les avions Rafale (susceptible de porter des vecteurs nucléaires) et la « dissuasion » nucléaire française (300 « têtes opérationnelles » et 4 SNLE, Sous-Marins Nucléaires Lanceurs d’Engins), alors que la « dissuasion » britannique (25 têtes, pas de SNLE) est connectée aux Etats-Unis (pour rappel, la Russie a 4300 têtes nucléaires, les Etats-Unis 3750).
L’expérience ukrainienne et l’émergence de la dissuasion robotique.
Cependant, toutes ces données militaires sont aujourd’hui bouleversées par l’expérience ukrainienne. Je ne parle pas ici de cet aspect capital pour nous, en tant que militants ouvriers, féministes, démocratiques, écologistes, de l’auto-organisation sociale dans la défense ukrainienne et dans l’armée, mais de l’aspect technologique, mais il faut préciser que cet aspect n’aurait pas émergé – et que l’Ukraine aurait été détruite – sans ce facteur humain, social et politique de l’initiative et de l’auto-organisation d’en bas. Des éléments décisifs de ce changement de paradigme sont donnés, dans ce même numéro de Diplomatie, par l’article de Thierry Berthier, intervenant lié aux entreprises productrices de drones, qui plaide donc pour les intérêts de celles-ci, et ne tire pas lui-même les conclusions révolutionnaires des données techno-stratégiques qu’il expose.
« Le conflit russo-ukrainien a mis en lumière une évolution rapide vers une guerre robotisée aéroterrestre et navale. Durant l’année 2025-2026, les drones aériens FPV (First Person View) ont provoqué 75% des pertes russes et ukrainiennes sur le terrain. En saturant l’espace de combat, les drones le rendent transparent pour l’adversaire et obligent les belligérants à s’enterrer de part et d’autres de la ligne de front, figeant durablement les positions [mais précisons que ce n’est pas là l’équivalent des tranchées de 14-18 malgré la ressemblance, en raison de ce qui suit :] L’usage généralisé des drones FPV instaure sur la ligne de front une « kill zone » (zone mortelle), sur une largeur évolutive de 30 à 40 kilomètres, devenue invivable pour les soldats humains, dont la probabilité de survie tend vers zéro en quelques minutes [ des brimades dans l’armée russe, ou l’exploitation de soldats africains ou nord-coréens, consistent à envoyer des hommes dans cette zone …] Ce territoire est désormais celui des robots, qui s’y affrontent à l’occasion de duels aéroterrestres et de manœuvres de d’interception air-air menées par des drones intercepteurs. Espace fortement brouillé, avec un système de positionnement par satellites bloqué (GNSS/GPS denied), il impose le recours à des techniques d’IA pour la navigation autonome, telles que le PNT (Positioning, Navigation, and Timing), ou à des liaisons filaires par fibres optiques accrochées aux drones aériens. Le « machine learning » devient indispensable pour franchir le mur du brouillage et poursuivre la mission en autonomie. »
Le concept clef de cet article, qui est en train de s’imposer, s’appelle la dissuasion robotique. Celle-ci est donc une « dissuasion », au même niveau que la dissuasion nucléaire.
Les conséquences révolutionnaires de ce concept, concept qui suit le constat d’une réalité, ne sont pas tirées, ni dans cet article, ni dans le discours des théoriciens militaires, et ceci est logique.
Ces conséquences sont en effet les suivantes.
Premièrement, la dissuasion robotique peut se substituer à la dissuasion nucléaire, car elle « empêche de passer » et, tôt ou tard, ceci concernera aussi les missiles stratégiques intercontinentaux (surtout si elle se combine à la technologie des lasers et des boucliers de missiles antimissiles, que la Russie prétendait avoir déjoué avec les armes hypersoniques).
Deuxièmement, la production et l’emploi efficaces de la dissuasion robotique ne marchent pleinement que dans un cadre disséminé, et non pas centralisé, et démocratique, de type coopératif, dans lequel, y compris du point de vue anticapitaliste, des petites entreprises peuvent avoir leur place, mais non pas les trusts industrialo-financiers de l’armement et les lobbies publics qui leurs sont associés, dont la France est un modèle.
Au contraire, l’article de Diplomatie, tout en posant le nouveau concept de dissuasion robotique, révolutionnaire, le bride par deux principes : le respect éternel du fétiche nucléaire et donc l’affirmation que la nouvelle dissuasion robotique ne peut que le compléter mais ne saurait s’y substituer, et la recherche d’une politique capitaliste d’intervention publique en vue de la formation d’écosystèmes industriels, ayant toutes chances d’être centrés sur les grands groupes, écosystème dont je signalerai que le modèle actuel, instable et précaire, pourrait être cherché en Chine, au Jiangnan !
J’ajoute que l’approche démocratique de la dissuasion robotique, qui n’est pas un fantasme de geek mais qui devient une question vitale de défense et de combat dans le siècle dans lequel nous sommes engagés, requiert qu’on laisse au vestiaire les proclamations d’esprits forts contre l’IA maléfique par définition, car, et les jeunes garçons et filles ukrainiens n’ont attendu personne pour le comprendre, c’est une affaire de vie ou de mort que de s’en emparer.
Du point de vue de l’opposition programmatique, principielle et concrète, aux armes de destruction massive, dont les armes nucléaires, dont je rappelle qu’Aplutsoc les avait réaffirmés précisément lors du retour de la menace nucléaire directe, au lendemain du 24 février 2022, nous avons là un apport considérable.
L’on peut donc dessiner, mais ce sera le sujet d’autres articles, la politique militaire démocratique européenne nécessaire : des drones, des véhicules, des armes défensives, des robots, de l’IA sous contrôle, requérant un contrôle public démocratique dont le BA-ba passe par la nationalisation et la socialisation des trusts de l’armement, et des budgets qui laissent tomber la dissuasion nucléaire pour se tourner vers les nouvelles formes de dissuasion, avec une militarisation démocratique, formant une armée combinant professionnels, volontaires et membres tournant, mixte, syndiquée, et où le débat, en dehors du moment des combats, doit être une force permanente.
La loi de programmation militaire française est, en gros, aux antipodes de cette conception. Or les militaires conscients ont un problème : ceux qui ont compris la portée du concept de dissuasion robotique voient bien que le pays numéro un en la matière, c’est l’Ukraine, et pas parce qu’elle avait un Etat et une armée forte, mais au contraire parce que la société et la population ont dû sauver leur peau et y ont réussi. Le pays numéro deux, c’est la Russie, en réaction aux expériences du champ de bataille. Israël a sans doute les compétences technologiques, mais il n’empêche que dans son attaque de l’Iran conjointe avec les Etats-Unis, c’est le retard des conceptions et des méthodes qui s’est exhibé, au point que Zelenski a proposé, et envoyé, des experts ukrainiens en drones et robotique, signifiant sans le dire à Trump qu’il n’a pas cette carte en main. Le pays numéro trois soit en fait la Chine, avec la zone techno-industrielle du Jiangnan.
Faire face à la guerre qui menace requiert des gouvernements et des régimes démocratiques et anticapitalistes. Dire cette évidence est formuler une hérésie dans la plupart des courants de gauche, ce qui souligne leur déconnection dramatique et leur opposition au mouvement réel. Mais un programme militaire démocratique serait le complément nécessaire et naturel des exigences portant sur l’urgence écologique et des revendications sociales, démocratiques et féministes. Et un tel programme est européen, sans que la souveraineté populaire n’y perde rien, au contraire.
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... aussi la remilitarisation du Japon, le jeu propre de l’Inde, les alliances latino-américaines et espagnole, la situation totalement inédite du Canada …
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que l’issue – soit pour éviter la guerre soit pour la gagner si les hégémons impérialistes l’engagent contre les peuples – dépend des mouvements sociaux et populaires, comme le soulèvement bolivien le montre à cet instant même. En introduction, je contestais la catégorie de « géopolitique » alors que cet article pourrait être pris pour un article géopolitique. Il ne l’est pas : la source des menaces militaires se situe dans la crise du mode de production capitaliste, et la résolution de ces menaces passe par l’intervention active de l’humanité d’en bas – cette leçon de l’Ukraine en février-mars 2022, sur laquelle se fonde toute la suite notre histoire commune.